Les Temps Changent

Il s’est écoulé six ans entre ce qui fut probablement le premier concert de ce quartette, à Bordeaux en octobre 2001, et la présente parution. C’est donc au terme d’une longue maturation, voulue et obligée, que la musique d’Hélène Labarrière nous parvient. "Les Temps changent" peuvent donc s’entendre, en jouant un peu sur les mots, au sens où la durée finit par faire apparaître ce qui n’était, au départ, présent que sous forme implicite. J’ai d’ailleurs le souvenir d’une musique fortement adressée, engagée, éclatante, mais dont les contours manquaient un peu de précision. C’est rassurant, en ces temps d’inflation discographique, de voir un opus qui prend le temps de son déploiement. Car, disons-le tout net, ce disque est magnifique : par la variété des thèmes, des climats, par la qualité des solistes, par l’unité du groupe, par la façon dont chacun se met au service de la musique. Dès Soizig, superbement introduit par la contrebassiste, et dont le tempo se prolonge dans une atmosphère pouvant rappeler certains thèmes de la plume d’Henri Texier (quelque chose de terrestre), on est saisi par ce qui se dit au travers de ce qui s’entend. Un jour plus tôt fait songer à Ornette, avec ses superbes unissons et dialogues entre Hasse Poulsen et François Corneloup, vif et alerte, Regard suspendu est une tendre chanson un peu nostalgique, énoncée par Hasse, cependant que September The Bass fait aller de la désolation à l’affirmation. Good Boy est surprenant, une sorte de chanson souple et légère à l’atmosphère "country" et, dans Une femme sous influence, c’est encore Hasse Poulsen qui étonne par sa façon d’évoquer parfois Pat Metheny. Labarrière a fait depuis longtemps de La Complainte de la Butte la matière et la source d’un bel exercice en solo, relayé ici par le baryton de Corneloup et les percussions subtiles de Christophe Marguet, remarquable coloriste. Final emporté, affirmatif, avec un torrentiel Donde Estan Ustedes. L’univers musical des contrebassistes pouvant être divisé en deux camps (division rapide, je l’admets), d’un côté ceux qui tendent vers l’exhortation et le combat (Mingus, Haden, Texier...) et de l’autre ceux qui se soucient plus de perfection formelle (Scott LaFaro, Gary Peacock), on rangera Hélène Labarrière dans le premier, et on soulignera surtout que ce disque vient rompre un silence discographique qui commençait à être assourdissant. L’émoi n’est pas feint, il s’impose, et je souhaite qu’il soit partagé par beaucoup.


Jazz Magazine - N° 586 - Nov 2007 Philippe Méziat
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